Sadyr Japarov, Président de la République du Kyrgystan, à l’ouverture de la base Kayraktar du Service Frontalier. Source
Contexte historique du conflit frontalier tadjiko-kirghiz :
Le Tadjikistan et le Kirghizstan, dès leur indépendance, se sont opposés sur la délimitation de leur frontière commune issue d’un flou soviétique à l’origine de nombreuses tensions entre tous les pays centrasiatiques. Cette crise frontalière dans cette région se démarque par la durée de son existence et les victimes militaires et civiles importantes fruit des nombreux affrontements meurtriers dont les plus récents de 2021 et 2022 prirent une nouvelle dimension. Le conflit tadjik-kirghiz se caractérise par la primauté de la question hydrique et plus généralement la gestion des ressources naturelles comme source des tensions. Pourtant, deux ans et trois mois plus tard, les deux pays, à travers leur président des comités d’Etat pour la sécurité nationale respectif, déclarent le 4 décembre 2024 la résolution de la crise avec la délimitation complète de leur frontière commune mettant fin symboliquement au plus ancien conflit frontalier centrasiatique. Le premier d’entre eux débute en 1974, il a pour origine la revendication de la part de la population kirghize de territoires ayant fait l’objet depuis 10 ans d’aménagements par les autorités tadjikes. Selon plusieurs sources, le 31 décembre 1974 un groupe de citoyen kirghize a attaqué avec des armes automatiques l’enclave tadjike de Vorukh sans faire de victimes.
Si le conflit d’avril 2021 marque un tournant avec l’utilisation d’équipements militaires lourds par l’implication directe des forces armées des deux pays, le conflit armé de septembre 2022 reste à ce jour le plus marquant avec l’utilisation de l’ensemble des moyens militaires des deux armées et un déferlement de violences engendrant un nombre de victimes inégalés. A partir de l’année 2021, l’enjeu frontalier, auparavant liée principalement à la gestion des ressources naturelles et dont les affrontements entre population civile deviennent un enjeu national et sécuritaire pour les deux armées empêchant toute désescalade. L’année 2022 débute dès janvier avec des accrochages entre gardes-frontières qui se poursuivent en mars tuant deux civils. Ils témoignent de l’incapacité des deux pays à régler leurs différends. Les tensions ont désormais atteint un point de non-retour. C’est un nouvel accrochage le 14 septembre à 7h15 qui déclenche le conflit dont certains analystes par le non-respect des protocoles ont qualifié parfois de volontaire.
Au premier jour du conflit, ont recensent deux morts et 11 blessés. Du 16 au 17 septembre, malgré l’annonce d’un cessez-le-feu, le conflit se généralise à toute la frontière contestée. Ce conflit se déroule alors même que les deux présidents sont réunis à Samarcande en Ouzbékistan pour le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai. Le 17 septembre, le cessez-le-feu est respecté avant d’être rompu à 11h50. C’est une nouvelle réunion entre les deux présidents des comités d’Etat pour la sécurité nationale, Saimumin Yatimov pour le Tadjikistan et Kamchybek Tachiev côté kirghiz à 19h00 qui permet de mettre définitivement fin au conflit. Le 20 septembre, une nouvelle rencontre entre Saimumin Yatimov et Kamchybek Tachiev aboutit à la signature d’un nouveau protocole n°42, déclarant que « la délimitation des frontières devrait être résolue dans un esprit de bon voisinage et de compréhension mutuelle. » Le bilan définitif reste encore sujet à débat par la volonté de chacun des deux pays de se montrer en vainqueur des affrontements. Dans son dernier rapport, Human Rights Watch confirme la mort d’au moins 37 personnes, 36 blessés et 130 000 déplacés. Dans son enquête Radiozodi a recensé 83 morts côté tadjik, militaire et civils compris, et côté kirghiz 63 morts et plus de 200 blessés.
Carte des affrontements du conflit du 14 au 17 septembre 2022. Source
Le 16 septembre, journée la plus active du conflit, fut marquée par l’entrée en jeu pour la première fois dans le conflit de drones tactiques, les désormais célèbres Bayraktar TB-2. Ils furent utilisés en réponse à l’offensive terrestre tadjike qui venait d’entrer dans un village kirghiz proche de la ville de Batken dont l’aéroport venait d’être bombardé.
En réponse, selon l’enquête réalisée par Human Right Watch, vers 17h, les forces kirghizes ont utilisé pour la première fois leur drone TB-2 pour larguer une bombe à guidage laser sur la place centrale d’un village tadjike frontalier où venait d’arriver des véhicules militaires tadjikes. Le même jour, c’est un véhicule militaire tadjik muni d’un mortier 2B9 « Vasilek » qui est aussi neutralisé par l’armée kirghiz à la suite d’une frappe à l’aide d’un drone Bayraktar TB-2.
L’utilisation par l’armée kirghiz durant le conflit des drones et son efficacité lors des affrontements est le fruit d’une réflexion menée à la suite du conflit de 2021 aboutissant à l’achat des drones en fin d’année dans une optique très clair de compenser la supériorité technique tadjike, un pays qui par sa frontière avec l’Afghanistan a depuis la fin de la guerre civile fait l’objet d’une aide internationale pour renforcer ses capacités militaires, principalement par des dons russes. L’achat des drones fut annoncé par le nouveau président kirghiz le 23 octobre 2021 et furent reçu en décembre. Une base officielle pour les drones fut inaugurée le 13 septembre 2022 par le président, soit quelques jours avant les affrontements. Des images satellites du 9 septembre 2022 montrent la présence des drones sur la base aérienne kirghize de Razzaqov.
Vue satellitaire montrant la présence de deux drones Bayraktar TB-2 drones sur base aérienne kyrghize à Razzaqov (anciennement Isfana). Source
L’Asie centrale est devenu au fil des années suivantes un nouvel eldorado pour les drones turcs, à l’exception du Tadjikistan, dont l’armée de l’air possède des drones RQ11-Raven fournis par les Etats-Unis dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et des drones iraniens Ababbil-2 dont une usine de production existe en banlieue de Douchanbé depuis mai 2022, insuffisants durant le conflit et dont l’existence réelle est souvent remise en cause.
Le Turkménistan fut avec le Kirghizstan le premier a révélé en 2021, à l’occasion de son défilé annuel de septembre, sa possession de drones TB2 turcs. L’Ouzbékistan a dévoilé pour la première fois le 17 novembre 2023, lors de la visite du président dans une base militaire de Sourkhan-Daria, frontalier de l’Afghanistan, l’acquisition par le pays de plusieurs drones TB2. Plus récemment, le Kazakhstan a annoncé le 26 décembre 2025 avoir reçu des drones TB2 pour test, aucune annonce d’achat officiel n’a encore eu lieu. Le Kirghizstan quant à lui, a reçue en octobre 2023 sacommande de drones Akinci and Aksungur.
La conception doctrinale de l’utilisation des drones dans les régimes centrasiatiques reste brumeuse de par l’absence de publications officielles dans des régimes autocratiques peu enclin à la transparence. Elle semble principalement s’inscrire dans une volonté générale de modernisation de leurs armées. Au même titre que plusieurs autres pays, c’est le succès opérationnel des TB2 en Ukraine qui semble avoir popularisé l’achat des drones turcs en Asie centrale malgré le précurseur kirghiz. Dans une région où les récents accords délimitant enfin les frontières entre tous ces pays, et dont l’union est devenue le maître mot pour peser internationalement, les drones TB2 ont principalement pour vocation d’anticiper le risque afghan, voisin éternellement instable.
Spécialiste des relations internationales en Asie Centrale
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