Ce qui se passe sous la surface: le futur des conflits dans les fonds marins

Exail's 18D underwater drone

Le drone sous-marin autonome A18D d’Exail. Source

Certains pourraient considérer que la prochaine frontière de l’humanité est l’espace. Il en existe pourtant une bien plus proche de nous, mais moins évidente pour le grand public : la mer et ses profondeurs. Alors que 70 % de la surface de la Terre est recouverte d’eau, plus de 95 % de celle-ci reste inexplorée.

Il va sans dire que la mer a été, est et restera d’une importance vitale dans l’histoire de l’humanité, tant pour les nations que pour les grandes puissances. De nombreux ouvrages ont été consacrés à ce sujet par des stratèges navals tels qu’Alfred Mahan, Julian Corbett ou l’amiral Raoul Castex. Bien que je ne m’attarde pas sur les détails de la théorie stratégique navale dans cet article, il s’agit néanmoins d’un sujet qui mérite votre attention si vous n’avez pas encore eu l’occasion de vous y intéresser.

Il n’en reste pas moins que la connaissance de ce qui se passe en mer, et surtout aujourd’hui de ce qui se passe sous la surface, revêt une importance vitale pour les puissances navales. Et pourtant, la majeure partie de ces zones nous est encore inconnue. Seuls 3 % des fonds marins de la planète ont été cartographiés avec précision.

À mesure que les technologies ont évolué, de nouveaux domaines et de nouvelles opportunités se sont ouverts. Pendant des décennies, l’industrie pétrolière et gazière a été à l’avant-garde de l’exploration. Aujourd’hui, cependant, ce sont les États et leur appareil militaire qui mènent la charge, alors que de nouvelles opportunités d’actions offensives et défensives apparaissent avec les progrès technologiques. Et bien sûr, les drones ont un rôle à jouer.

Celui qui parviendra le premier à maîtriser la technologie permettant de surmonter les différentes contraintes liées aux fonds marins disposera d’un avantage considérable dans les années à venir, d’autant plus que les tensions géopolitiques ne cessent de s’intensifier. C’est pourquoi nous allons aujourd’hui nous pencher sur ce qu’est le fond marin, sur les défis auxquels les États sont actuellement confrontés et sur le rôle que peuvent jouer les drones dans ce contexte.

Pourquoi les fonds marins sont ils importants?

Il s’agit d’un sujet assez technique ; je vais donc prendre le temps d’expliquer les différentes contraintes inhérentes à un tel environnement. Les fonds marins restent en grande partie méconnus. Leur opacité en fait un domaine particulièrement intéressant pour les États qui souhaitent mener des opérations avec un niveau de discrétion plus difficile à obtenir dans les airs ou sur terre. Cela est particulièrement vrai dans le cadre de « conflit de zone grise ».

Qu’est-ce qu’un conflit de zone grise?

Un conflit de zone grise désigne un espace opérationnel situé entre la paix et le conflit armé, dans lequel les acteurs s’affrontent pour obtenir un avantage stratégique sur leurs concurrents. Elle est souvent menée par les grandes puissances maritimes et les puissances régionales. Elle se caractérise par le recours délibéré à des méthodes et des actions qui restent en deçà du seuil d’un recours manifeste à la force militaire, en tirant parti de l’ambiguïté et d’une approche progressive (également appelée « tactique du salami ») afin d’obtenir des gains concrets en vue d’atteindre des objectifs stratégiques.

Carte représentant les différents câbles sous-marins présents au fond de la mer. Source

Outre ses caractéristiques qui le rendent intéressant pour les marines d’un point de vue militaire, il présente également un intérêt économique vital et doit être protégé.

Les fonds marins recèlent un immense potentiel économique largement inexploité. Leurs fonds regorgent de ressources minérales, biologiques et fossiles, notamment du pétrole, du gaz et des nodules polymétalliques. Ce n’est pas un hasard si l’un des pionniers de l’exploration et de la prospection océaniques a été les grandes compagnies gazières, à la recherche de gisements pour le forage offshore de pétrole et de gaz, qui ont ainsi favorisé le développement des ROV et des AUV. Il est donc vital pour l’indépendance énergétique.

C’est également l’un des éléments clés de l’infrastructure physique de la mondialisation, avec environ 300 à 450 câbles sous-marins acheminant 99 % de l’ensemble du trafic de données numériques intercontinental, ce qui, soit dit en passant, est très utile dans un monde interconnecté.

Carte illustrant les réserves minérales sous-marines. Source

Les fonds marins ne sont pas non plus considérés comme faisant partie des zones économiques exclusives des États, ce qui confère le droit d’exploiter les ressources potentielles mais n’offre pas une souveraineté totale sur cette zone, créant ainsi une faille juridique et une opportunité pour les acteurs hostiles.

Les fonds marins constituent donc une zone qui offre aux États des possibilités de mener des opérations, mais qui mérite également d’être protégée. Alors que certaines opérations sont déjà menées par des acteurs étatiques dans le cadre d’une guerre de zone grise, la question reste de savoir ce qui se passerait si un conflit ouvert éclatait entre deux grandes puissances navales aux intérêts concurrents.

Cependant, l’exploitation du plein potentiel des fonds marins pose de nombreux défis à surmonter.

Les défis naturels de la guerre sous-marine

Les caractéristiques naturelles et géographiques des fonds marins constituent un environnement hostile qui rend la conduite de la guerre sous-marine extrêmement difficile. Ces difficultés découlent des lois physiques fondamentales de l’océan, qui limitent la détection, la mobilité et la communication d’une manière qui n’existe pas dans d’autres domaines.

Le principal obstacle aux opérations sous-marines est l’opacité de l’eau de mer. L’eau de mer absorbant rapidement les ondes électromagnétiques, les fréquences radio et les systèmes mondiaux de navigation par satellite (tels que le GPS ou le GNSS) sont tout simplement indisponibles dès qu’un véhicule est immergé. D’autres formes de communication à haut débit ou des systèmes optiques tels que les lasers sont également fortement affectés, ce qui limite la portée effective à environ 250 mètres. Au-delà de quelques centaines de mètres de profondeur, l’obscurité est presque totale et l’eau absorbe considérablement la lumière (visible, infrarouge et ultraviolette).

La profondeur et la pression extrêmes créent également d’énormes obstacles opérationnels. La pression de l’eau augmentant proportionnellement à la profondeur, les véhicules doivent être spécifiquement adaptés à ce type d’environnement à mesure qu’ils descendent. Ce qui implique un type particulier de maintenance et de connaissances pour maintenir ces véhicules en état de fonctionnement.

Par conséquent, la nature même des fonds marins rend difficile une surveillance constante afin d’assurer la protection permanente des infrastructures et des actifs clés.

Contrairement à l’atmosphère, le milieu marin n’est pas homogène, ce qui génère des perturbations imprévisibles pour les capteurs. Les variations de température, de pression et de salinité créent des couches qui provoquent la réfraction des ondes sonores au lieu d’une propagation en ligne droite. Les plateformes fonctionnent avec une connaissance limitée de la situation en raison des contraintes liées à la propagation du son à de faibles profondeurs et peuvent être affectées par la faune marine et d’autres activités humaines telles que le transport maritime.

Enfin, le fait que la majeure partie des mers reste aujourd’hui inexplorée avec une précision suffisante entraîne une incertitude quant à la navigation à des profondeurs extrêmes. L’ignorance de la topographie rend difficile une navigation en toute sécurité, même à l’aide de systèmes autonomes qui peuvent fonctionner avec des données obsolètes et perturber les capteurs.

Comment les drones s’intègrent-ils dans la guerre sous-marine ?

À ce titre, plusieurs facteurs rendent la guerre sous-marine particulièrement difficile. L’émergence de nouvelles capacités autonomes ouvre de nouvelles perspectives pour les drones. Les véhicules sous-marins autonomes (AUV) peuvent servir de nœuds de capteurs et d’effecteurs autonomes et persistants qui surveillent les infrastructures critiques, cartographient l’environnement des grands fonds marins et déploient des charges utiles offensives. Leur intégration transforme la guerre sous-marine, passant de relevés intermittents menés par l’homme à une approche distribuée basée sur un réseau où la « transparence océanique » est recherchée à travers un « système de systèmes ».

Les AUV offrent avant tout de nouvelles capacités en matière de surveillance et de protection des infrastructures critiques telles que les câbles à fibre optique et les pipelines énergétiques, qui constituent des cibles de sabotage. Grâce à la surveillance persistante de certaines zones, les AUV pourraient surveiller de nouveaux actifs sensibles pendant de longues périodes sans interruption et détecter toute activité suspecte. La Suède a par exemple accéléré le développement de ses programmes d’AUV spécifiquement pour renforcer la surveillance des infrastructures à la suite de plusieurs incidents de sabotage. En effectuant des inspections par quadrillage, les AUV collectent des données hydrologiques de haute fidélité (température, salinité, topographie des fonds marins) qui contribuent à optimiser la détection sonar et aident les sous-marins à améliorer leurs capacités de furtivité. Cela permettrait également de réduire les risques pour les plateformes avec équipage et d’identifier les obstacles sous-marins.

La guerre sous-marine repose largement sur les AUV pour la gestion des mines navales, qui peuvent rester actives pendant des décennies. Les AUV équipés d’un sonar à ouverture synthétique (SAS) sont capables de détecter et de classer les mines de fond et les mines enfouies difficiles à localiser dans des environnements très encombrés. Des plateformes telles que le Knifefish opèrent au sein des champs de mines en tant que capteurs externes, permettant ainsi au navire hôte de rester à une distance de sécurité. Les AUV modernes peuvent localiser et récupérer des objets artificiels de toutes tailles sur les fonds marins, grâce à des capteurs de haute précision résistants à des pressions et des températures extrêmes. Cela dit, la communication restera difficile et continuera de limiter les capacités des AUV lors de leurs interactions avec les plateformes de commandement. L’intelligence artificielle offre toutefois la possibilité de compenser ce manque de communication par une capacité à résoudre des problèmes de navigation qui ne nécessitent pas nécessairement l’intervention humaine.

Présentation vidéo du MMAUV Lamprey de Lockheed Martin. Source

L’intégration de grands AUV et d’AUV extra-larges (XLUUV) a permis de doter les fonds marins de capacités offensives « à spectre complet ». L’Orca XLUUV de la marine américaine est conçu pour le déploiement furtif de mines à longue portée, en particulier la mine Hammerhead, une mine anti-sous-marine fixée au fond marin. Les adversaires pourraient toujours utiliser des AUV pour des missions « sournoises » telles que la pose de dispositifs d’écoute ou d’explosifs sur des pipelines et des câbles, souvent sous le couvert de la recherche scientifique afin de conserver une dénégation plausible dans des conditions de zone grise. Les AUV avancés peuvent « attendre » furtivement une cible dans une zone maritime, attaquant potentiellement par le dessous et obligeant à repenser la défense sous-marine traditionnelle.

L’amiral Lisa Franchetti, chef des opérations navales, s’exprime devant le XLUUV « Orca » de Boeing. Source

Une autre application des drones dans les fonds marins réside dans la manière dont ils sont actuellement intégrés par différents pays maritimes en tant qu’outils essentiels pour assurer une surveillance permanente de ce domaine. La République populaire de Chine construit actuellement une « Grande Muraille sous-marine » à l’aide de capteurs fixés à des équipements posés sur les fonds marins, avec des drones AUV opérant en essaims pour assurer une surveillance permanente de la surface et des fonds de la mer de Chine méridionale. Les États-Unis ont également lancé un concept similaire via le programme DASH, géré par l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA), qui vise à intégrer des nœuds sonars et des capteurs fixes au fond marin avec des AUV agissant comme des chasseurs de sous-marins afin de contrer les menaces asymétriques d’aujourd’hui et, potentiellement, celles conventionnelles de demain. L’objectif constant de tous les pays qui ont ou développent une stratégie des fonds marins est avant tout d’établir une surveillance constante de leurs actifs stratégiques à l’étranger et de leurs côtes.

Enfin, l’un des aspects les plus intéressants de l’avenir de la guerre sous-marine ne réside pas tant dans les applications que dans la plateforme elle-même. Les planeurs sous-marins sont particulièrement intéressants pour mener différents types de missions grâce à leur système de propulsion unique qui les rend difficiles à détecter, silencieux et économes en énergie. Cela concerne tout d’abord la cartographie des fonds marins, permettant de mener des opérations par quadrillage en collectant des données sur divers éléments sur de longues périodes à moindre coût.

Ils constituent également un outil intéressant pour assurer une surveillance continue et apporter un soutien à la lutte anti-sous-marine, jouant le rôle de « fidèles coéquipiers » pour le suivi des sous-marins adverses, à l’instar du planeur Scolum utilisé par la Royal Navy. Ces planeurs peuvent être déployés pendant plusieurs mois et envoyés en avant des sous-marins servant de navires-mères afin de surveiller les zones situées devant la plate-forme. Cependant, ces planeurs pourraient également être utilisés dans des scénarios de zone grise pour mener des missions à haut risque tout en conservant une certaine capacité de déni, et pourraient être déguisés en navires civils à travers le monde pour surveiller des zones maritimes clés, collectant ainsi efficacement des données sans être classés comme navires militaires.

Conclusion

La guerre sous-marine connaît un développement fulgurant. Les premières avancées ont été réalisées grâce à des moyens civils, mais à mesure que les tensions s’intensifient et que les budgets alloués augmentent, ce nouveau domaine deviendra de plus en plus un enjeu central de la rivalité entre les puissances.

Même si l’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve pour les décennies à venir, il est clair que la course est lancée. Ne pas prendre part à cette course pourrait affaiblir considérablement les nations maritimes et offrir à leurs concurrents des failles à exploiter, tant en temps de paix qu’en temps de guerre.

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Luc D

Analyste dans le secteur de la défense, spécialisé dans le domaine des drones

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https://digital-commons.usnwc.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1000&context=ciwag-policy-papers

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The Mothership Impact

 

 

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https://www.royalnavy.mod.uk/news/2020/april/30/300420-glider-trials

The Future of Drone Warfare: The Rise of Maritime Drones

 

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